Une tour de pierre. Des ailes immobiles depuis trop longtemps. Quelque part dans ce silence, la mémoire d'un territoire qui moulait le grain depuis le XVIe siècle. La restauration du moulin de Buglais, à Lancieux, en Côtes-d'Armor, ne ressemble pas à un chantier ordinaire. C'est le réveil d'un monument historique au cœur d'une commune bretonne, un travail de précision sur un objet rare dont chaque pièce porte l'empreinte du temps. Propriété de la mairie de Lancieux, ce moulin-tour est aujourd'hui le pôle touristique à l'entrée de l'agglomération. Il fallait qu'il en soit digne.
Un bâtiment en sursis
Le moulin de Buglais, inscrit au titre des Monuments Historiques depuis le 9 septembre 1975, est un moulin-tour en pierre, type répandu en Europe, dont la construction s'étale sur trois périodes allant du XVIe au XVIIIe siècle. L'ensemble de ses organes de meunerie est intact, ce qui en fait un exemplaire précieux. Mais des décennies d'entretien insuffisant avaient laissé des traces profondes. Les parties en bois exposées aux intempéries avaient vieilli prématurément. La charpente, les ailes, la coiffe, l'arbre moteur, les vergues : tout ce qui constitue le cœur mécanique du moulin demandait une intervention de fond.
La tour elle-même présentait un état général satisfaisant, intérieur comme extérieur, mais plusieurs fissures internes, avec des écartements de 1 à 3 mm, signalaient une fragilité à ne pas laisser évoluer. Non traversantes, elles ne compromettaient pas la solidité de l'édifice, mais le choix a été fait de les traiter dès le départ, avant toute dégradation supplémentaire.
La direction d'œuvre : une spécialisation rare
C'est dans ce contexte qu'intervient l'architecte Eric Drouart. Agence créée en 1983, cet architecte s'est spécialisé dans la restauration du patrimoine ancien, et tout particulièrement celle des moulins à eau, à vent ou à marée, inscrits ou classés au titre des Monuments Historiques. Une spécialisation rare, une connaissance fine de ces ouvrages mécaniques et de leurs contraintes spécifiques : c'est cette expertise qui a guidé l'ensemble des choix du chantier et coordonné les différents corps de métier.
Remettre le moulin en état de marcher
Le projet s'est articulé autour de trois corps de métier distincts, coordonnés avec précision pour restituer le moulin dans son état d'origine, à l'identique, sans approximation.
Les travaux de maçonnerie ont été réalisés par l'entreprise Queslin Nord-Ouest, de Châteaugiron. L'intervention a porté sur le traitement des fissures de la tour : ouverture des lèvres, injection d'un coulis de chaux liquide pour garnir les vides et consolider les pierres entre elles, puis badigeon homogène au lait de chaux pour effacer visuellement les reprises tout en préservant la cohérence esthétique de la pierre.
Focus : Entreprise Thierry Croix
La charpente dans ses moindres détails
Le lot charpente et mécanisme a été confié à l'entreprise Thierry Croix, charpentier amoulageur installé à La Cornuaille, en Maine-et-Loire. Spécialiste des moulins, l'entreprise maîtrise l'ensemble de la chaîne, de la conception à la pose, avec une approche qui conjugue rigueur de bureau d'études et savoir-faire de chantier traditionnel.
Le travail a commencé par une visite sur site et une prise de cotes sur place, suivies de l'exécution des plans sous AutoCAD, avec un listing précis de tous les bois à scier. Le sciage a été réalisé en atelier, sur la ligne de sciage MEM de l'entreprise, avant l'exécution des ouvrages et un montage à blanc complet dans les ateliers de La Cornuaille. Chaque pièce est vérifiée, ajustée, validée avant de quitter l'atelier. L'ensemble a ensuite été chargé sur semi-remorque et livré sur site.
Sur le chantier, l'entreprise a assuré le montage de l'ouvrage, le levage avec sa propre grue, et la sécurisation des travaux en hauteur par nacelle. Une fois l'ensemble posé, graissage, contrôle et essai de fonctionnement du mécanisme ont permis de valider le bon comportement de l'ensemble mécanique avant réception. Le nettoyage du chantier, l'évacuation des déchets et le repli du matériel font partie intégrante de la prestation.
Les essences utilisées ont été choisies pour leurs propriétés mécaniques et leur compatibilité avec les exigences de la restauration à l'identique : chêne massif pour les pièces de structure principales, sapin traité à cœur, peuplier, acacia et cormier pour les éléments complémentaires.
L'arbre moteur et les vergues ont été refaits en chêne massif ressuyé de cinq ans, avec moignon central et scions pour les vergues, et lumières de section adaptée pour assembler les ailes sur la tête de l'arbre. Les barreaux ont été réalisés avec vrillage et cotrets chevillés, technique qui permet de rigidifier les ailes face aux efforts des vents violents.
Focus : Bougeard
La coiffe restituée dans les règles de l'art
La réfection complète de la coiffe a été confiée à l'entreprise Bougeard, couvreur basé à Pleurtuit, en Ille-et-Vilaine. Face à une toiture dont les essentes étaient soulevées, disparues ou en cours de délitement, l'entreprise Bougeard a réalisé l'intégralité du travail à l'identique, en essentes de châtaignier refendues dans le fil du bois, matériau traditionnel de la couverture des moulins à vent, dans le respect strict des techniques propres aux monuments historiques. La bâtière a été restituée dans sa forme d'origine après repose de l'arbre moteur, en cohérence totale avec l'intervention de charpenterie.
Quand le savoir-faire collectif fait patrimoine
Le moulin de Buglais est aujourd'hui rendu à Lancieux et à ses visiteurs dans un état qui honore cinq siècles de construction. Ses ailes tournent à nouveau, sa coiffe brille d'essentes fraîches, sa mécanique intérieure fonctionne. Ce résultat est celui d'une coordination précise entre une maîtrise d'œuvre spécialisée dans le patrimoine meunier et des entreprises capables d'intervenir sur un objet d'exception avec les techniques qu'il exige.
Pour les professionnels comme pour les particuliers porteurs de projets sur le patrimoine bâti, ce chantier rappelle que la restauration à l'identique n'est pas une contrainte mais une exigence qui donne au résultat sa valeur durable.
Maison & Architecture – raconter les lieux où le savoir-faire collectif devient patrimoine.

